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Poésies oubliées

2.3.X - Le Spectre de Charlemagne

29 Septembre 2013 , Rédigé par Darius Hyperion Publié dans #A. Van Hasselt - Les Études rhythmiques (1876)

U─UU─UU─UU─
  UU─UU─UU─U

 

Voilà soixante ans qu'habitant du tombeau,
    Charlemagne dans l'ombre sommeille.
Le monde obscurci cherche en vain le flambeau

    De sa gloire éclatante et vermeille.

Assis sur son trône, tenant d'une main
    Son vieux sceptre et de l'autre son glaive,
Le vaste héritier de l'empire romain

    N'entend pas s'écrouler son grand rêve.

Pourtant les Normands sont venus. Ils ont pris
    Et la Seine et la Loire et la Meuse.
Le long de l'Escaut ce n'est plus que débris.

    Le Rhin pleure en son onde écumeuse.

Des sombres pirates le flot désastreux
    Se répand dans les plaines serviles.
Ils vont, les bandits, ne laissant derrière eux

    Que les mornes squelettes des villes.

Du saint octogone bâti par tes mains
    Ils profanent l'abri respectable.
Les fauves coursiers qu'ils ont pris aux Germains

    (Sacrilège !) en ont fait une étable.

Autour du sépulcre où ton nom est gravé,
    Sur le marbre où marchaient tes sandales,
Leurs larges sabots font sonner le pavé,

    Leur litière en recouvre les dalles.

Leur troupe sauvage se cabre et hennit
    Sous le dôme tout plein de ta gloire.
Les cornes d'aurochs sous son toit de granit

    Vont chantant leurs refrains de victoire.

Où donc, Charlemagne, où sont-ils tes guerriers,
    Quand le mal chaque jour devient pire ?
Où sont tes héros, ces vaillants ouvriers

    Qui t'aidaient à bâtir ton empire ?

Où sont tous ces fiers paladins qu'on voyait
    Dans tes grandes batailles naguère,
Ces preux dont le glaive d'acier flamboyait
    Quand sonnaient tes trompettes de guerre ?

Où sont Olivier ou Naymond ou Roland ?
    Où sont-elles ces braves épées,
Ces brands martelés par la main de Véland
    Dans ses forges toujours occupées ?

Sortant de vos tombes, illustres géants,
    De vos tombes, obscur dormitoire,
Frappez du tranchant de vos fers flamboyants
    Ces Normands, vils intrus de l'histoire.

Mais, non ! car voilà tout à coup, ô terreur !
    Qu'au milieu de la horde corsaire
Résonne la voix du puissant empereur

    Qui vous crie : « Est-ce bien nécessaire ? »

Soudain, de l'auguste tombeau va s'ouvrant
    Toute large la porte de pierre,
Tandis que dans l'ombre un éclair va courant
    À vous faire baisser la paupière.

Du vieil empereur le fantôme éclatant
    De son trône funèbre se lève,
Les yeux menaçants et du bras étendant
    Vers les pâles Normands son grand glaive.

Au seuil du sépulcre il s'arrête un moment
    Et regarde leur foule farouche ;
Puis, fier, on le voit se rasseoir lentement
    Sans qu'un mot soit sorti de sa bouche.

La tombe aussitôt se referme sans bruit
    Sur le spectre muet, dont l'œil lance
Des flammes encore dans l'ombre, et la nuit

    Se refait et le morne silence.

Saisis d'épouvante et d'effroi, les Normands
    Se demandent quel est ce prodige.
« Un rêve ? » leur dit leur esprit par moments
    « Non, l'enfer a seul fait ce prestige ! »

Et, pâles, tremblants, hérissés de terreur,
    Ils s'échappent du dôme plus sombre,
Croyant avoir vu dans le grand empereur
    Un vivant plus qu'un spectre et qu'une ombre.

Ainsi fut sauvé l'octogone sacré
    Que bâtirent tes mains, Charlemagne,
Ton sépulcre, ô géant dont le nom vénéré
    Protégea si longtemps l'Allemagne.

 

Août 1862

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