Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Poésies oubliées

2.4.XIV - Le Gondolier nocturne

27 Octobre 2013 , Rédigé par Darius Hyperion Publié dans #A. Van Hasselt - Les Études rhythmiques (1876)

U─UU─UU─UU─
    U─UU─UU─U

 

À l'heure où la nuit sur Venise descend,
        Aux douces clartés de la lune,
La barque-fantôme s'avance en glissant
        Sur l'eau de la morne lagune.

Sa proue est obscure, et sa quille sans bruit
        Sillone la vague dormante ;
Un pâle nocher tient la rame et conduit

        La barque en sa route écumante.

Ce pâle rameur, c'est l'esprit du passé,
        Le spectre muet de Venise,
Qui sort chaque soir du sépulcre glacé

        Dès l'heure où s'éveille la brise.

Sa rame à la main, étouffant de sanglots,
        Hélas ! et de larmes amères,
Il va de canal en canal sur les flots,

        Bercé par ses tristes chimères.

Son œil tour à tour vous contemple en rêvant,
        Ô sombres palais, ô ruines,
Ô môles déserts où murmure le vent,

        Où l'onde répand ses bruines ;

Ô ports d'où sortaient vos rapides vaisseaux,
        Vos flottes partout renommées,
Vos doges puissants qui faisaient sur les eaux

        Courir les galères armées.

Gondoles du soir, qui voguiez en chantant
        Les molles octaves du Tasse,
L'oreille du spectre vous suit, mais n'entend

        Plus rien que la brise qui passe.

Chevaux de Corinthe, il s'indigne du frein,
        Du frein qui muselle vos bouches,
Et lit, ô Saint-Marc, sur ton livre d'airain

        Les noms de tes maîtres farouches.

Ainsi, jusqu'à l'heure où renaît la clarté,
        On voit le rameur taciturne
Conduire sa barque à travers la cité

        Qu'emplit le silence nocturne.

Ainsi, du passé son esprit tour à tour
        Feuillette les pages fécondes,
Et va parcourant jusqu'à l'aube du jour

        La blanche Palmyre des ondes.

Alors, tout ému d'un pieux souvenir,
        Les mains vers le ciel, il s'écrie :
« Adieu, beau passé ! Mais salut, avenir !

        « Le ciel me rendra ma patrie ! »

Et l'aube le voit par-dessus l'horizon
        Qui borde la mer inquiète,
Rentrer vieux captif, en sa morne prison,

        Rentrer dans sa tombe muette.

 

Août 1859

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article